selon une étude, deux personnes sur trois affirment être dérangées par les nuisances sonores à leur domicile.

29.08.2010 – Le Monde

Le bruit peut rendre fou
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Le 14 juillet, en région parisienne, un homme a poignardé deux de ses voisins, excédé par le bruit des pétards que les jeunes faisaient exploser. Anne-Marie Watel, institutrice bretonne, se décrit comme  » une personne très calme « . Mais lorsque, à la salle des fêtes à côté de chez elle, la musique retentit toute la nuit jusqu’au matin, elle n’hésite pas :  » J’ ai débarqué à 10 heures du matin, j’étais prête à tout. Quelqu’un aurait seulement levé la main sur moi, je lui rentrais dedans. Dans ces cas-là, vous avez envie de tuer. Je n’en suis jamais venue aux mains, mais les idées me sont venues. Sans les excuser, je comprends les personnes qui en arrivent là « , confie l’adhérente de l’Association antibruit de voisinage (AABV).

 

Les faits divers de ce genre sont légion, comme si le bruit en lui-même avait un impact sur le psychisme. Le tribunal de grande instance a même octroyé à l’institutrice des dommages et intérêts pour  » atteinte à la santé « . Devenue irritable, elle s’est vu prescrire des anxiolytiques par son médecin.

Car la sensibilité au bruit ne cesse d’augmenter : en 1989, une étude du Credoc (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie) fait état de 43 % de Français gênés par le bruit. En 2007, le baromètre santé-environnement indiquait que 50 % des personnes interrogées se disaient incommodées par le bruit à leur domicile. Aujourd’hui, ce sont deux Français sur trois que les nuisances sonores dérangent chez eux, et près d’un sur six a même pensé à déménager, d’après une étude réalisée en mai par TNS- Sofres à la demande du ministère de l’écologie. 54 % des Français interrogés citent les transports comme principale source de nuisances sonores, 21 % évoquent les bruits liés au comportement.

Une étude, pilotée par la direction générale de la santé (DGS) et l’Autorité de contrôle des nuisances sonores aéroportuaires (Acnusa) est en cours pour connaître les effets du bruit des avions sur la santé. Parmi les principaux axes de recherche de cette étude baptisée « Debats » (Discussion sur les effets du bruit des aéronefs touchant la santé) : les troubles du sommeil, les pathologies cardio-vasculaires ou les effets sur la santé mentale.

Pour Catherine Chini-Germain, conciliatrice de justice, le bruit est  » le problème le plus compliqué « , parce qu’il touche à la sphère psychologique.  » Le bruit représente un pourcentage important de mes saisines, je dirais 25 % à 30 %. C’est un vrai fléau : je suis face à des gens sensés qui se retrouvent hors d’eux, qui explosent « , ajoute la conciliatrice. Elle compare le bruit répétitif au  » supplice chinois de la goutte d’eau. Vous attendez le prochain bruit, vous ne pensez plus qu’à ça « .

Le bruit a des conséquences sur le comportement : d’après l’étude de TNS-Sofres, 28 % des Français ont été gênés par le bruit au point de se sentir très irritables, 26 % au point de ne pas pouvoir se concentrer sur leurs activités, et 25 % déclarent être très fatigués.  » Lorsque le psychisme est attaqué par une sollicitation excessive et subie, comme les excès sonores, et que, pour diverses raisons, il n’est plus en mesure de s’en protéger pour se ressourcer, la personne en état de stress peut déclencher des états non maîtrisés tels que l’excès de violence ou le passage à l’acte contre soi ou autrui « , explique Ariane Bilheran, psychologue clinicienne.

Même si le bruit peut faire sortir n’importe qui de ses gonds, pour Nicole Prieur, psychothérapeute, ce sont souvent des personnes  » déjà vulnérables  » qui passent à l’acte.  » Sont plus touchées par le bruit les personnalités « borderline », aux frontières psychiques poreuses, c’est-à-dire que la limite entre eux et les autres n’est pas clairement posée « , ajoute la psychothérapeute. Selon Nicole Prieur, les problèmes comportementaux liés au bruit tournent autour de la question de la frontière psychique :  » Notre maison, notre chambre, c’est une représentation de notre espace intérieur. Le bruit des voisins brouille les frontières psychiques. Symboliquement, c’est comme si le voisin entrait dans notre chambre, entrait en nous. Il s’agit d’un processus d’intrusion, on a l’impression d’être violé.  »

A.D., jeune maman de 33 ans, a vu ses phobies sociales revenir lorsque, avec son ami, elle a acheté un appartement à Montpellier. Au-dessus, des voisins très bruyants, avec, tous les jours, la musique à fond, et des enfants qui martèlent le parquet en permanence. Son psychologue lui a expliqué qu’elle n’était pas bien dans son environnement.  » J’ai l’impression que je ne suis pas en sécurité chez moi, je me sens agressée en permanence « , témoigne-t-elle. L’étude de TNS-Sofres révèle que le domicile est de plus en plus vécu comme un lieu de refuge, où le bruit venu de l’extérieur est dérangeant : 50 % des Français trouvent les nuisances sonores plus dérangeantes à leur domicile que dans leurs trajets ou sur leur lieu de travail.

Les bruits de voisinage poussent donc à bout non par leur seule intensité, mais parce qu’ils imposent à celui qui les subit une violence, celle de s’introduire de force dans son domaine privé. Un espace d’autant plus jalousement gardé que les sollicitations sensorielles extérieures sont multiples.

Plana Radenovic

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